N'est pas “lacanien” au sens précis du terme quiconque se réclame d’une partie de l’enseignement de Lacan, ou se déclare sympathisant de Lacan, ou même l’héritier de Lacan. De mon point de vue "non-lacanien" (ni anti- ni pro-lacanien, ni psy de profession, ni professeur de psy…) l’enjeu demeure purement théorique et non bien sûr politique : je me dois de prendre comme référence, comme “objet” ou matériau, l'oeuvre de Lacan aussi bien que les travaux post-lacaniens qui restituent le plus globalement la théorie comme telle et ce que je considère comme son point d’excès, “Lacan” lui-même. Ce qui suit paraîtra certes extrêmement schématique, cela constitue néanmoins une tentative de mise au point sur la question de la Lettre lacanienne et ses enjeux.
Comme on le sait, le “monde” psychanalytique s'est divisé d’abord en deux hémisphères radicalement étrangers voire ennemis : l’I.P.A. (l’Association Psychanalytique Internationnale), c’est-à-dire le légitimisme freudien d’un côté, et les écoles lacaniennes de l’autre. La première fédère ses membres sur la base d’un réglement technique strict (formation didactique, durée des séances, etc.), sans imposer de “doctrine” ; les secondes s’appuient strictement sur la doctrine lacanienne et n’imposent en revanche aucune règle technique. Cependant parmi les lacaniens, une division historique majeure est apparue entre d’une part l’E.C.F (Ecole de la Cause freudienne, et maintenant l’A.M.P. : association mondiale de psychanalyse) et les “autres” écoles ou groupuscules se réclamant de Lacan. La première est dominée par les choix théoriques initiaux de J.-A. Miller, son directeur, soit une interprétation initialement logicienne de Lacan : la “suture” millérienne de la théorie lacanienne se porte en effet sur le “mathème”, c’est-à-dire une certaine conception de la Lettre axée sur la formalisation mathématique, mais aussi un rapport particulier au texte de Lacan. Parmi les autres groupes se distingue notamment l’E.L.P. (Ecole lacanienne de psychanalyse), au moins par son ancienneté et pour ses options théoriques précisément opposées à celles de Miller, soit justement une autre conception de la Lettre lacanienne, articulée cette fois sur les nœuds borroméens. L’E.L.P. met l’accent sur le “littoral” de l’enseignement de Lacan, cette théorie terminale des nœuds qui permet en effet une exploitation “juteuse” du ternaire R.S.I. et débouche sur le concept de consistance imaginaire (l’Un comme “unien”) ; tandis que le millérisme se condamne aux scissions (maintenant internes, dans l’E.C.F.) ayant fait le choix de la division signifiante et de l’Un comme “unaire”. Les “lacaniens” reprochent aux “lacano-millériens” un double ou triple refoulement de la lettre : d’abord une certaine rétention éditoriale jusque dans la publication des Séminaires de Lacan (dont le responsable est J.-A. Miller) ; une attitude laxiste dans l’établissement écrit de la parole de Lacan, laissant accroire à une éventuelle fixation de cette parole dans les mathèmes, et faisant de celui qui veille sur le mathème l’interprète “unique” du “vrai” Lacan ; enfin une sous-estimation du substrat topologique de la pensée-Lacan.
De mon point de vue, l’aspect litigieux concerne moins la lettre en elle-même que le rapport des sujets à l’écriture : d’un côté (à l’E.C.F.) l'on ne s’autorise pas à écrire (en son nom), ou le moins possible, en fonction d’une conception collectiviste du travail intellectuel et en souvenir d’un jeu de mots célèbre de Lacan sur “publier” et “p’oublier”... ; de l’autre côté (à l’E.L.P. et autres écoles ou associations qui se sont multipliées) l'on fait paraître effectivement des travaux de recherche singuliers et souvent décisifs pour l’avancée de la théorie analytique. Il est à peine paradoxal que la bataille institutionnelle pour l’avenir du lacanisme dans le monde soit en passe d’être gagnée par l’E.C.F., malgré ses limites théoriques et ses tensions internes : le concept d’Ecole n’est en rien trivial et le travail qui s’y effectue est réel ; parallèlement, les “autres” se voient plongés dans un essaimage des forces en présence, peut-être nihiliste socialement, mais aussi plus fructueux intellectuellement. Il est clair que lorsqu’Erik Porge se demande : "Quel rassemblement des analystes peut-il avoir pour vérité leur solitude ?” (Essaim n°1, 1998, p. 8), il frôle au plus près mon propre questionnement sur le statut du “non-analyste”... qui aurait néanmoins à s’occuper de psychanalyse. Il ne doit à cet égard y avoir aucune ambiguïté : la posture purement individuale (qui ne veut pas dire solitaire) du non-analyste demeure nécessairement scriptuaire (mais non scriptuale, fondée sur l’écrit comme tel, car elle ne reconnaît d’immanence qu’au réel). Le non-psychanalyste n’est pas psychanalyste et ne s’autorise à rien qui ressemble de près ou de loin à une pratique auprès de “sujets”.